MIGRATION CHINOISE EN AFRIQUE : RETOMBÉES ET LIMITES

La migration chinoise vers l’Afrique préoccupe l’Occident qui voit la Chine prendre la place des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Europe en tant que force dominatrice postcoloniale. Cette migration chinoise vers le continent africain est souvent décrite comme une “invasion” ou une “incursion”. L’utilisation excessive de ces termes favorise une perception exagérée de la présence chinoise en Afrique qui se caractérise par une grande mobilité. (1)

Les communications et le commerce indirect entre la Chine et l’Afrique remontent à plus de 3000 ans, comme le prouvent les vestiges de céramiques chinoises découverts dans différentes régions éparses de l’Afrique, telles que Tombouctou dans le Sahel, et la découverte en 2002 d’une carte chinoise, datant de 1389, appelée “Da Ming Hun Yi Tu” (carte du grand empire Ming), montrant que les navigateurs chinois ont précédé d’environ un siècle Vasco de Gama et Bartholomeu Dias. Mais, contrairement aux Européens, les Chinois laissèrent peu de traces de leurs passages en Afrique. Pourtant, des poteries chinoises datant du XIII siècle ont été retrouvées dans la province du Limpopo (au Nord de l’Afrique du Sud) et des inscriptions en caractères chinois dans la province du Cap. (2) Mais pour certains, les premiers échanges commerciaux et contacts directs entre la Chine et l’Afrique datent du XVè siècle lorsque la flotte impressionnante de plus de 200 bateaux de l’amiral Zheng He débarqua en Afrique de l’Est et échangea avec les tribus de Tanzanie, du Kenya et de Somalie.

L’immigration moderne de la Chine vers l’Afrique prend racine dans la politique internationale chinoise sous Mao Zedong à la fin des années cinquante. Durant cette période, l’idéologie communiste de Mao conduit la Chine en Afrique pour des raisons purement politiques, ayant comme leitmotiv la solidarité avec les nouveaux pays indépendants, la plupart étant officiellement reconnus par la République populaire de Chine. Des Chinois vont ainsi résider quelques mois voire plusieurs années sur le sol africain en travaillant dans des domaines variés : agriculture -technologique, infrastructures sanitaires. Mao aurait envoyé près de 150 000 techniciens et travailleurs chinois sur le continent :

  • Infirmières et médecins pour soutenir la construction d’hôpitaux et de cliniques.
  • Techniciens de l’agro-alimentaire sur quelque 200 projets d’agriculture pour la création de fermes et de stations de recherche.
  • Des centaines de professeurs chinois pour la formation africaine dans les secteurs secondaire et tertiaire. (1)

 

Le plus grand et le plus symbolique des chantiers de cette période des relations sino-africaines est le TAZARA (Tanzania Zambia Railway), achevé en 1976 et construit par près de 20.000 travailleurs chinois. Ces travailleurs chinois avaient l’obligation de retourner dans leur région d’origine une fois leur contrat terminé. Les réformes économiques chinoises de la fin des années soixante-dix et la libéralisation de la législation d’émigration de 1985 viendront donner un nouvel envol à cette immigration chinoise vers l’Afrique.  Estimées de nos jours à plus de 1 million de personnes en Afrique sur un total de 80 à 100 millions dans le monde entier, la diaspora chinoise passe pour un acteur majeur de l’expansion économique et de l’influence stratégique de la Chine sur la scène internationale.

La migration chinoise en Afrique est classée en trois types différents :

  • Les migrants de travail temporaire sont divisés en deux sous-groupes, les travailleurs semi-qualifiés (qui arrivent le plus souvent des zones rurales et campagnes pour travailler sur les grands projets) et les qualifiés (envoyés par les organismes du gouvernement central et provincial pour remplir des fonctions diplomatiques, de gestion et de consultants dans différents secteurs).
  • Les petits entrepreneurs : ceux venus de leur propre démarche à la recherche d’un avenir meilleur ou bien ceux qui ont décidés de rester après la fin de contrat dans les entreprises à filiations étatiques
  • Les migrants de transit qui regagnent le continent africain parfois ayant transité par des séjours en Occident).

Cette présence ne cesse d’alimenter des débats controversés quant à l’impact de cette diaspora chinoise sur le quotidien des populations qu’elle fréquente. Le débat fait apparaître deux tendances :

  • La première considère que cette présence chinoise sur le contient à un impact très positif.
  • La seconde approche estime au contraire que cette présence n’apporte aucune valeur ajoutée qualitative aux populations qu’elle fréquente, bien au contraire elle impacte négativement la société.

 

Retombées économiques

Selon le ministère chinois du Commerce, les PME chinoises en Afrique seraient un peu moins de 4 000 aujourd’hui, or une étude de 2017 menée conjointement par la China Africa Business Council (CABC) et le cabinet Mckinsey Africa estime qu’elles seraient plus du double. Le CABC compte actuellement 800 membres, dont 400 présents en Afrique et essentiellement des PME. Ces entreprises ont des activités dans 51 pays et ont investis, en cumulé, plus d’une dizaine de milliards de dollars dans 45 d’entre eux. Elles ont créé plus de 105 000 emplois directs et fournissent du travail indirectement à 1,6millions de personnes à travers le continent (3). L’étude du cabinet Mckinsey Africa révèle que l’implication des Chinois en Afrique serait beaucoup plus importante et plus diverse que ne le suggéraient les études précédentes. Il y aurait aujourd’hui plus de 10 000 entreprises chinoises implantées en Afrique, soit quatre fois que les chiffres des estimations précédentes, et environ 90 % d’entre elles sont des sociétés privées opérant dans des secteurs bien diversifiés.

Cette étude, menée dans huit pays qui représentent environ les deux tiers du PIB de l’Afrique subsaharienne, constate que le nombre d’entreprises privées et le montant des investissements qu’elles versent en Afrique augmentent simultanément, faisant ainsi de la diaspora chinoise en Afrique l’une des plus représentatives sur le plan économique. La participation croissante des investissements privés chinois en Afrique est fortement positive pour les économies locales (création d’emplois et développement de compétences, transfert de connaissances, financement et le développement d’infrastructures).

 

Les limites

Le même rapport relate certaines limites de ces activités commerciales chinoise qui freinent l’éclosion véritable des entités économiques locales :

  • 47 % de l’approvisionnement des entreprises chinoises provient de sociétés africaines locales.
  • 44 % des gestionnaires locaux des entreprises chinoises sont africains.
  • Les violations du travail et de l’environnement (3).
  • Les actions plus ou moins hostiles contre la présence des Chinois dans le commerce de détail. Ces réactions hostiles sont presque partout le fait d’organisations de commerçants et d’industriels locaux ayant vu dans la présence chinoise une menace à laquelle ils n’étaient pas préparés. Ces organisations dénoncent une concurrence déloyale car les Chinois se sont emparés de la vente directe des petits commerces (chemises, chaussures, jouets, petits accessoires divers). En janvier 2013, des commerçants nigérians basés dans le Central Business District de Lagos Island ont adressé une lettre de plainte formelle au Ministre du commerce pour dénoncer la prolifération d’entreprises chinoises sur les marchés de Balogun (Great Nigeria Insurance House), d’Idunmota et d’Ereko, où les entreprises locales étaient presque paralysées (4). En 2014, au Ghana, de nombreux fournisseurs ghanéens de chaussures chinoises (Rocky Shoes, Manager Shoes et Royal Shoes) auraient dû arrêter leurs activités à cause de cette concurrence déloyale.
  • Le caractère criminel et mafieux de certains résidents chinois qui se livrent à des activités de contrebande bien organisées devient de plus en plus récurrent. C’est ainsi que les scandales se sont multipliés depuis un certain moment à travers le continent impliquant des Chinois dans des opérations irrégulières, voire mafieuses. Le Kenya a ordonné l’expulsion de 200 citoyens chinois qui menaient des activités commerciales illégales et ne disposaient d’aucun permis de séjour valide. En mars 2019, à Libreville au Gabon, la découverte de 5 000 mètres cube de bois précieux dans deux sites d’entreposage appartenant à des sociétés chinoises avait défrayé la chronique. La justice gabonaise avait finalement mis en cause un influent entrepreneur originaire de l’Empire du Milieu et accusé d’être le cerveau de ce trafic (6).

Mais au moment où les commerçants locaux dénoncent presque partout la présence étouffante des Chinois, certains consommateurs y voient une véritable bénédiction. C’est par exemple le cas de l’Association des Consommateurs Sénégalais (ASCOSEN) et plusieurs organisations de défense des droits de l’homme et syndicats qui avaient organisés une contre-manifestation, suite à celle des commerçants, pour soutenir les Chinois au motif que leur présence sur le marché renforçait le pouvoir d’achat des consommateurs soutenant ainsi l’idée selon laquelle cette présence chinoise est loin d’être une menace pour l’économie nationale, mais qu’elle apparaît comme une chance de démocratisation de la consommation, de création d’emplois et surtout de lutte contre l’augmentation fulgurante des prix pratiquée par les réseaux commerciaux syro-libanais et sénégalais (4).

 

Confrontation culturelle

Les instituts Confucius créés en 2004représentent l’un des véritables succès du soft power chinois et le meilleur vecteur de rapprochement des peuples africains avec la culture chinoise. Le premier a été inauguré à Nairobi au Kenya sur le modèle des Alliances françaises, du Goethe Institut ou du British Council. Les instituts Confucius se déclinent comme des établissements culturels publics à but non-lucratif, ayant pour mission l’enseignement du mandarin et la diffusion de la culture chinoise. On compte à nos jours une quarantaine d’établissements de ce type en Afrique. L’objectif à moyen et long terme de Pékin étant d’ouvrir un maximum de ces établissements sur le continent. Ils sont le fer de lance d’une Chine/Afrique portée davantage sur la culture, la langue et les arts, que sur l’économie et la politique. On y enseigne aussi bien la danse du dragon, que le mandarin et les arts martiaux. Mais surtout une certaine idée de la Chine et de ses valeurs. Il est à noter néanmoins la très faible participation des résidents chinois aux différentes activités des centres Confucius comme c’est le cas pour les pays occidentaux (British Council – Goethe Institut – ou encore l’institut Français) où plusieurs activités sont souvent initiées par les expatriés locaux.

L’impact culturel des ressortissants chinois sur les populations locales est très faible et parfois presque nul pour un ensemble de raisons. En dépit de leur discours sur la fraternité des peuples, les Chinois de l’Afrique demeurent, par endroits, impopulaires et tendent à le devenir à cause de relations trop formelles. Il esttrès rare de voir des ouvriers chinois et africains employés sur le même chantier aller boire une bière ensemble à la fin de la journée.

Les Chinois vivent en communauté généralement très fermée, très peu accessible aux autres expatriés et presque inaccessibles pour les locaux. Ainsi, on note, la rareté des couples mixtes afro-chinois Il en existe à peine quelques dizaines officiellement reconnus sur le continent. « Les Africains et les Chinois pensent de manière différente, explique Xia Yi Hua, patron de la société China Jiangsu dans le sud de l’Angola et de renchérir : “ si un de nos employés entretient une relation avec une femme locale, il est renvoyé au pays.

Comme autre indice, il ressort lors d’une enquête réalisée au Sénégal que ces Chinois qui y sont installés depuis des années ont conservé les habitudes de leur pays d’origine. Ils vivent au Sénégal, mais l’essentiel des produits qu’ils consomment provient de la Chine, les restaurants qu’ils fréquentent sont essentiellement de cuisine chinoise mais pourtant remplis chaque soir de locaux africains qui viennent à la découverte culinaire de l’empire du milieu. C’est ainsi que, trouvé en train de manger du riz cantonnais, Mong Chang, appelé Moussa par ses voisins sénégalais du fait de la difficulté à prononcer son nom, indique qu’il ne peut pas s’habituer à la nourriture locale. Il préfère les soupes et les plats chinois et affirme sur le plan des relations amoureuses, qu’il n’y a pas de mariages mixtes entre eux et la population locale. Il n’est pas marié, mais sa copine est chinoise et commerçante comme lui. Elle travaille à Petersen, un autre haut-lieu du commerce chinois à Dakar (5). De même, il arrive très souvent et de façon récurrente que de jeunes hommes qui ont passé quelques années en Afrique retournent en Chine pour trouver une femme. Beaucoup de jeunes couples renvoient leurs enfants nés en Afrique aux grands-parents ou à d’autres membres de la famille en Chine, pour intégrer l’école chinoise et apprendre à “être chinois”(1).

Les récentes expansions d’entreprises chinoises à l’internationale en général et en Afrique en particulier encouragés par la prolifération des aménagements des grandes zones franches économiques (Les plus récentes étant : Ethiopie, Gabon, Algérie, Maroc en cours) sans oublier le renforcement des coopérations politiques et économiques entre la Chine et l’Afrique sont autant de facteurs qui feront croître l’émigration chinoise en Afrique.

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