Les derniers mots des migrants ivoiriens coincés à la frontière tuniso-libyenne

Une vidéo a massivement circulé sur les réseaux sociaux depuis le 4 août montrant un groupe de migrants ivoiriens affirmant avoir été jetés en plein désert par les autorités tunisiennes, dans une zone militaire non loin de la frontière libyenne. Notre Observatrice a enregistré ses échanges téléphoniques avec eux, avant que tout contact ne soit coupé, faute de pouvoir recharger les téléphones.

La vidéo a été filmée le samedi 4 août. Elle montre plusieurs ressortissants africains, dont des femmes et des enfants, filmés par un des leurs qui explique :

“[…] On était à la préparation de la fête de l’indépendance de notre pays, la Côte d’Ivoire. [Des Tunisiens] viennent, ils nous prennent et ils nous envoient dans un désert. […] Et ils nous mettent à la frontière. Ils savent que la Libye est un pays dangereux.

Suivent alors les témoignages d’une femme enceinte et d’une mère qui se plaignent des conditions dans lesquelles elles se trouvent : “On n’a pas à manger. […] Nos enfants n’ont pas d’eau à boire. Ayez pitié de nous.”

La vidéo a notamment été relayée par la page Facebook du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), une ONG qui informe et sensibilise notamment sur la question migratoire en Tunisie.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), il s’agit de 36 personnes de nationalité ivoirienne, parmi lesquelles 11 femmes (dont une enceinte) et 4 enfants. L’OIM a également regretté le non-respect par les autorités tunisiennes de la procédure réglementaire en cas d’arrestation de migrants en situation irrégulière :

“Les procédures opérationnelles adoptées auraient supposé que les migrants soient référés au Croissant rouge tunisien, appuyé par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui aurait été disponible pour évaluer leurs besoins, assurer une assistance médicale et humanitaire à ceux qui en avaient besoin, et par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) pour les migrants qui auraient souhaité demander une protection internationale.”

“S’il-vous-plaît, faites vite. Les enfants… ils n’en peuvent plus…”

Yasmine Accardo est une militante italienne de la campagne pour les droits des migrants Lasciateci Entrare (“Laissez-nous entrer”). Elle était présente dans le Sud, près de l’ancien camp de réfugiés de Ras Jedir, et a eu plusieurs fois l’un des migrants par téléphone :

Ils m’ont dit qu’ils ont été emmenés dans un commissariat à Médenine, où on leur a fait signer des papiers en arabe, sans traducteur. L’un d’eux est allé chercher l’eau de la mer après avoir épuisé les réserves en eau. J’ai parlé à un des membres de la Garde nationale [équivalent de la gendarmerie] qui m’a affirmé qu’on leur a distribué du pain et du lait lundi. Mais depuis, je n’ai pas de nouvelles.

Yasmine a enregistré une de ses communications avec l’un des migrants. Ce dernier décrit l’endroit où ils se trouvent, afin de guider son interlocutrice et son collègue. Il affirme qu’ils se trouvent “très loin de Sfax”, “au milieu de la frontière militaire”. Il termine sa communication par un appel à l’aide : “S’il-vous-plaît, faites vite. Les enfants… ils n’en peuvent plus…” Voici l’enregistrement dans son intégralité :

Arrestation et déportation

Pourquoi ces migrants ivoiriens se sont retrouvés à la frontière tuniso-libyenne après leur arrestation le 3 août ? Deux communiqués, l’un émanant du ministère de l’Intérieur, l’autre de celui de la Défense, font état d’arrestations samedi. Le premier, celui de l’Intérieur, parle de l’arrestation de 70 personnes “de nationalités différentes” à Sfax (sud du pays) qui se préparaient à une traversée clandestine.

Le second fait quant à lui état de l’arrestation de 53 personnes – 20 Soudanais et 33 Ivoiriens –, sans documents d’identité, qui ont été arrêtés alors qu’ils étaient en train de traverser clandestinement la frontière tunisienne. Ils ont été renvoyés en Libye, après que les autorités leur ont signifié de passer par “les points de passage réglementaires”.

De son côté, le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Khaled Hayyouni, a nié, sur les ondes de la radio tunisienne Express FM, un quelconque lien entre ces arrestations et les personnes visibles sur la vidéo, dont il a mis en doute la vraisemblance : “N’importe qui peut rassembler un groupe et les filmer en disant qu’ils ont été abandonnés au milieu de nulle part.”

“Dans tous les cas, ce n’est pas une manière de traiter les migrants”

Pourtant, selon Romdhane Ben Omar, le chargé de communication du FTDES qui a été en contact avec l’un des migrants que l’on voit sur la vidéo avant que leurs portables ne soient déchargés, ces derniers affirment avoir été arrêtés dans la ville de Sfax, samedi, alors qu’ils se préparaient à fêter l’indépendance de leur pays (le 7 août). Ils auraient alors été transportés jusqu’à Médenine en bus, puis transférés jusqu’à la frontière, en plein désert. L’un des migrants a également envoyé sa géolocalisation, confirmant ainsi son emplacement. Il s’agit par ailleurs d’une zone militaire, ce qui empêche l’intervention des organisations concernées :

Les migrants s’étaient géolocalisés près de Ras Jedir, à côté de la frontière tuniso-libyenne (voir ici le lien sur Google Maps).

Pour Romdhane Ben Omar, la question n’est d’ailleurs pas de savoir si ces migrants ont été arrêtés à tort ou pas :

Peu importe s’ils ne disent pas la vérité, s’ils étaient réellement en train de se préparer pour immigrer clandestinement ou s’ils ont traversé illégalement la frontière. Dans tous les cas, ce n’est pas une manière de traiter les migrants. Il y a un processus réglementaire qui n’a pas été respecté. De plus, le ministère de l’Intérieur nie qu’il s’agisse des mêmes migrants arrêtés à Sfax mais ne nous dit pas ce qu’ils ont fait de ces 70 personnes. Normalement, les passeurs sont arrêtés et jugés, et les candidats à l’immigration sont remis à la Croix-Rouge (CICR) qui les prend en charge. Or le CICR a déclaré qu’il n’a pas été contacté. Que le ministère nous réponde clairement !

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, Lorena Lando, cheffe de mission de l’OIM, a confirmé la présence des migrants à cet endroit. Elle a déclaré que l’OIM a demandé aux autorités tunisiennes de déplacer les migrants en dehors de cette zone militaire afin qu’elle puisse intervenir auprès d’eux, et qu’elle attend toujours leur réponse.

Depuis, aucune information n’a été donnée par les autorités et aucune organisation n’a été autorisée à se rendre sur place.

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