l’Afrique s’expose à Londres REPORTAGE.

La Foire 1-54 fait la part belle aux œuvres d’art contemporain de quelque 140 artistes africains ou issus de la diaspora dans une logique enveloppant l’Afrique dans son unité (1) et sa pluralité (54).

© SYLVIE RANTRUA

« Au début, c’est le succès des galeries… On ne pourrait pas recommencer si elles ne revenaient pas. Et l’engouement qu’il y a eu dès la première année nous a permis de doubler de taille dès la deuxième année », détaille-t-elle. Un succès en amenant un autre, l’événement commercial est dupliqué à New York depuis cinq ans et Marrakech depuis deux ans. Et si les galeristes y trouvent leur compte, c’est qu’ils rencontrent des acheteurs. « C’est aussi l’engouement des collectionneurs qui fait le succès », reconnaît-elle volontiers.

Lire aussi Marché de l’art – Frieze et Frieze Masters : l’appel de Londres

Une histoire de femme

Cette année à Londres, 54 galeries étaient invitées venant de 19 pays, dont 16 du continent africain. Photographies, peintures, sculptures, installations, la richesse et la diversité des œuvres proposées par plus de 140 artistes ont donné à cette édition une belle preuve de la puissance de la création africaine. La place des femmes artistes est tout aussi impressionnante avec des galeries qui font le choix de les présenter en solo show, comme Louisa Marajo (Espace 14°N 61°W), Alexandria Smith (Galleria Anna Marra) ou Chourouk Hriech (L’Atelier 21). Des femmes sont aussi à l’honneur au travers d’expositions remarquées.

© Courtesy espace d’art contemporain 14N 61W

Lire aussi Aida Muluneh : quand l’eau est un combat pour les femmes

En partenariat avec 1-54 et la Somerset House, la Sud-Africaine Mary Sibande expose jusqu’au 5 janvier 2020 une série d’œuvres photographiques et sculpturales explorant le pouvoir de l’imagination et de la colère au travers de son alter ego Sophie qui, de femme de ménage, se transforme en une myriade de personnages transcendant les préjugés et la marginalisation raciale. Autre exposition à ne pas manquer, celle de l’Éthiopienne Aïda Muluneh, en partenariat avec l’ONG WaterAid, qui nous invite dans un incroyable monde onirique et futuriste où elle met en scène des femmes, évoquant leur rôle essentiel dans l’accès à l’eau. Et parmi les artistes sélectionnés par le projet Nando’s, chaîne de restauration sud-africaine, une jeune Mozambicaine Nelsa Guambe a vendu une de ses toiles très grand format, dès le premier jour. Et cette année, la curatrice Kerryn Greenberg à la tête des collections internationales de la Tate, responsable du forum de discussions, débats et projections intitulé « entre passé et futur », a choisi de dédier ce programme à Bisi Silva, une exceptionnelle curatrice nigériane décédée cette année.

Londres, place forte de l’art contemporain

© SYLVIE RANTRUA

« La Foire 1-54 à Londres est la plus grande de nos trois foires, car nous avons commencé ici. Nous sommes placés dans une ville, capitale de l’art international. Selon les dernières statistiques, le marché anglais est plus grand que tout le marché européen. Ici, notre audience de collectionneurs est très européenne, même si nous avons aussi des clients américains », commente Touria el Glaoui. « C’est une foire qui marche très bien, et le marché anglais est le premier marché mondial de l’art contemporain », analyse Emilie Demon de la galerie Afronova, basée à Johannesburg. Une des photographies présentées par la galerie a d’ailleurs été achetée dès le premier jour par un collectionneur anglais. Une tendance que nous confirme Élodie Gaillard de Versant Sud, dont une œuvre de l’artiste éthiopien Leikun Nahusenay a été réservée par un collectionneur anglais.

La photographe Aïda Muluneh présente une nouvelle série de travaux commandés par WaterAid consacrée aux problèmes de rareté de la ressource en eau et d’urgence écologique.© SYLVIE RANTRUA

Lire aussi Touria El Glaoui : « Une foire reste avant tout un événement commercial »

Alors, le Brexit ? Même pas peur, semble répondre la galerie sud-africaine Goodman, qui ouvre un espace dans le très chic quartier de Mayfair. Le centre de Londres accueille les plus grosses fortunes du monde. Beaucoup ne sont pas anglais, et il semble peu probable que le Brexit soit un obstacle pour eux. Interrogé sur un éventuel impact du Brexit l’an prochain, Touria el Glaoui, répond : « La vérité, nous ne savons absolument pas ce qui va se passer. Nous avons un équilibre de galeries, européennes, américaines et africaines. Eux sont déjà dans le Brexit, ou tout du moins cela ne change rien pour eux. Pour les anglaises, cela ne va rien changer. Les seules pour qui cela aura un véritable impact, ce sont les dix galeries européennes. Tout le monde est bien au courant de la force du marché de l’art ici. Si certaines règles vont changer, personne ne sait vraiment comment cela va se passer. Tout le monde fait des plans, essaye de s’organiser, certaines galeries ouvrent des bureaux à Paris… »

Installation de Kiluanji Kia Henda, artiste angolais.

Un long chemin

Malgré les succès engrangés et une meilleure visibilité, l’art contemporain africain reste à la marge. « Il ne faut pas toujours prendre la visibilité dans la presse comme un succès général. Beaucoup de lieux n’invitent toujours pas les artistes africains. Beaucoup de musées n’ont pas encore inclus d’artistes venant du continent dans leurs collections. Des expositions de groupes ou très spécialisées sur l’Afrique sont organisées, mais les artistes maintenant doivent être intégrés dans les collections et les événements sans qu’on ait besoin d’avoir un thème africain pour les inclure. Aujourd’hui, pas encore assez de galeries portant des artistes africains sont acceptées dans les grandes foires internationales d’art contemporain », insiste Touria el Glaoui.

Heureusement, il a des exceptions. Cette année, et pour la première fois, la galerie Cécile Fakhoury (basée à Abidjan, Dakar et Paris) sera à la Fiac de Paris (du 17 au 20 octobre) avec l’artiste ivoiro-américain Ouattara Watts. La cote des artistes progresse, se réjouit aussi Philippe Boutté de la galerie Magnin (Paris). Un de ses artistes phares, le peintre JP Mika a vu sa cote passer de 7 000 euros en 2015 à 30 000 euros. Malheureusement, le marché reste à l’extérieur. « La proportion des ventes sur le continent africain demeure très basse », constate Touria el Glaoui.

JP Mika, Africaine à la parisienne, 2018, Acrylic, Chinese ink and glitter on textile, 178 x 140 cm. Courtesy MAGNIN-A© FLORIAN-KLEINEFENN

 

Un autre point de vue

De nombreux galeristes soulignent la diversité et la qualité artistique des œuvres présentées à 1-54 en comparaison avec les grandes foires internationales. « 1-54 sort des sentiers battus, fait fi des conventions, tout en montrant de la qualité et de la nouveauté, au-delà des autres foires, qui font souvent le choix de la provocation et de la subversion au détriment des artistes. Ici, c’est très esthétique, très simple, et plus honnête et instinctif. La conception de l’art contemporain africain est beaucoup plus artistique et moins intellectualiste », détaille Hugo de la galerie Nil. « C’est notre première participation, mais pas notre dernière », ajoute-t-il en un clin d’œil.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *